11 – Une humaine normale ?

Mélusine était curieuse de cette démonstration de pouvoir. Elle attendait l’autorisation de la maîtresse de maison qui répondit en terminant son assiette :

– Oui. Mais sans pluie si possible.

– Merci infiniment, Madame.

Tonnerre claqua des doigts et aussitôt le plafond se couvrit de lourd nuages noirs, grondant. Bien qu’elle ait vu pas mal de choses pendant ses voyages, Mélusine écarquilla les yeux en levant la tête, impressionnée. Le dragonnier se saisit d’un chandelier que le Maître lui tendait et le brandit au-dessus de sa tête. Un éclair le frappa de plein fouet sans que l’homme ne cille. Il siffla Zwen qui vint récupérer le chandelier brûlant de ses mains.

– Garde-le jusqu’à ce qu’il soit froid.

Le démon hocha la tête en s’exécutant et Mélusine grimaça. Il n’avait vraiment pas pu s’en empêcher ?! La jeune femme fut à moitié rassurée en voyant que le serviteur ne réagissait pas. Soit il était habitué à ne rien laisser paraître de sa douleur, soit il n’avait pas mal.

Dans le premier cas, il y aurait eu sans doute des micro expressions, quelque chose qui l’aurait trahi, ce qui voulait dire qu’il était plus probable qu’il ne ressente rien. Enfin, c’était ce dont elle tentait de se convaincre.

L’inventrice reporta son attention sur l’invité à côté d’elle et passa une main distraite sur sa nuque. N’importe qui ici y aurait vu des pierres précieuses arc en ciel incrustées sur chaque vertèbre. La vérité était qu’il s’agissait d’implants dont la technologie était bien trop avancée pour ce monde. Le moindre de ses éclairs pourrait faire griller tout le système. Rectification. Le moindre de ces éclairs pourrait la griller tout court. C’était une réflexion stupide qu’elle avait eue mais ça lui avait au moins fait penser au fait qu’elle devait les cacher. Elle avait presque failli les oublier.

– C’est vraiment impressionnant ! Tous les dragonniers ont cette capacité ?

– Non, c’est juste la mienne… J’ai un ami qui contrôle le feu, une autre l’eau. Ses filles contrôlent le vent et… Vous savez quoi ? Ce sera plus simple de faire les présentations quand je vous emmènerais visiter.

Mélusine eut un petit sourire. Elle allait donc rencontrer… des forces de la nature… Elle ne trouvait pas d’autre mot pour les décrire.

– J’ai hâte alors.

Que dire d’autre ? Elle se demanda s’ils étaient tous aussi bruts de décoffrage que Tonnerre, mais en réalité, tant qu’il ne maltraitait pas Zwen, il n’était pas de mauvaise compagnie.

– Mais vous, mademoiselle… Visiblement, vous n’êtes pas une humaine ordinaire. Avez-vous des pouvoirs ?

– Tonnerre…

– Est-ce si déplacé que ça, Madame ? Loin de moi l’envie de heurter qui que ce soit, mais comme tous répondent à ses questions en toute franchise, cette seule petite information ne me semble pas excessive. Je suis sûr que vous ne lui avez même pas demandé son nom complet par mesure de sécurité.

Phynia soupira, portant ses doigts à sa tempe.

– C’est le genre de mesure dont je me passerais volontiers…

Mélusine ne s’attendait pas à ce genre de question. Elle aurait dû. Il était vrai qu’elle n’arrêtait pas de poser des questions et elle ne se trouvait pas en présence de personnes stupides. Calme, elle prit une gorgée de vin et répondit :

– Je n’ai aucun pouvoir, je suis humaine tout simplement. Enfin, si je devais en avoir, je dirais tout simplement que je suis assez douée dans le domaine de la physique et de l’informatique et que j’ai la fâcheuse tendance à me retrouver dans des situations plutôt insolites. Et mon nom entier est Mélusine Lusignan. Si cela peut vous rassurer.

De toute façon, son nom ne leur dirait rien. Elle n’existait pas dans ce monde. Enfin… sauf s’il y avait un quelconque double… Elle espérait que ce n’était pas le cas.

Phynia écarquilla les yeux en l’entendant et jeta un regard nerveux à Zwen, mais celui-ci était immobile un peu plus loin, tenant toujours le chandelier.

– Eh bien… Je crois que vous êtes la première scientifique à l’esprit ouvert que je rencontre, commenta Tonnerre

Mélusine eut un petit sourire. Il fallait bien qu’elle garde l’esprit ouvert avec ce qui lui arrivait constamment.

– Je suis inventrice, il faut bien que je m’ouvre au monde si je veux créer. Vous avez rencontré beaucoup de scientifiques ?

– Pas mal pendant la fuite des cerveaux, oui… mais assez peu de contemporains. C’est vrai que les mentalités ont pu changer depuis.

La jeune femme haussa un sourcil, surprise.

– Vous avez quel âge ?

Le dragonnier gonfla les joues et fit un « pfffff » pas vraiment gracieux.

– Je compte plus… Zwen, t’as quel âge ?

– Huit cent quarante-sept…

– Bon ben… Sans doute dans les deux mille alors.

Mélusine écarquilla les yeux. Non seulement elle se sentait minuscule en terme de corpulence à côté de lui, mais elle avait l’impression d’être une enfant maintenant.

– Wow… C’est… impressionnant. Vous ne vous ennuyez pas trop à force ?

Elle réalisa une chose. Zwen lui avait dit plus tôt qu’il avait toujours été au service de son maitre. Cela voulait dire que les autres aussi avaient cet âge ?! Rien qu’à cette idée, elle fut prise de vertiges.

– Nope. J’ai la chance d’avoir un très bon ami immortel dont la femme me supporte, merci encore, et des collègues qui le sont également pour la plupart. J’ai arrêté de fréquenter les mortels autant que possible.. Leurs vies passent bien trop vite, soupira Tonnerre.

Mélusine but une nouvelle gorgée de vin.

– Sans doute…. en tant que mortelle, je ne peux que vous croire sur parole…

– Je n’aurais probablement pas dû vous parler de ça. Ce n’est pas un sujet à aborder avec une humaine, s’excusa Tonnerre alors que Zwen et Loïc servaient le dessert.

L’inventrice eut un petit sourire.

– Ce n’est pas grave, j’aurais fait le lien de toute façon. C’est logique.

Elle porta son verre à ses lèvres et se ravisa. Il valait mieux éviter de trop boire, même si ce n’était pas dans ses habitudes.

– Personnellement je m’efforce de vivre dans l’instant présent et d’en profiter. Qui sait de quoi sera fait demain…

Surtout avec sa tendance à avoir la poisse.. (certains diront que c’est plutôt de la chance…. toujours est-il qu’il lui arrivait beaucoup trop de choses)

– C’est une excellente façon de voir le monde !

Le dragonnier cessa de sourire lorsqu’il récupéra le chandelier que lui tendait timidement le démon.

Mélusine, qui commençait à manger le dessert, remarqua l’expression du dragonnier.

– Quelque chose ne va pas ?

– Rien. Enfin, par égard, rien, grommela-t-il, tenant du bout des doigts l’objet qu’il rendit au Maître, comme si Zwen était porteur d’une maladie contagieuse.

Mélusine ne répondit pas. Elle n’allait pas insister plus si le sujet n’était pas très agréable. Elle prit une gorgée de vin en réfléchissant, oubliant un instant sa résolution de ne pas boire trop, et eut un petit sourire en songeant que malgré le fait qu’ils soient tous immortels, elle avait quand même vu des choses qu’ils n’avaient jamais vu et ne verrons jamais. Elle chercha à réorienter la conversation, mais n’en trouvant pas, se contenta de complimenter le dessert.

Loïc la remercia, bien entendu, et le repas se poursuivit sans heurt, un peu plus silencieusement. Les serviteurs débarrassèrent alors qu’ils se retiraient tous dans le salon pour le digestif. C’était une habitude… Dangereusement alcoolisée.

– Chère Madame, seriez-vous d’accord pour que je vous emprunte votre mari une fois cela fini ?

– Ai-je vraiment le choix ? soupira Phynia en s’asseyant.

Elle savait ce que ça signifiait, et se voyait difficilement l’expliquer à leur invitée. Certes elle était aussi une employée maintenant, mais ce n’était pas sa première étiquette.

Mélusine s’installa avec eux. Elle avait un peu l’impression de s’être incrustée au milieu de ces gens qui avaient visiblement leurs habitudes (ce qui était un peu le cas quand même, même si en réalité, elle avait été invitée). La soirée touchait à sa fin visiblement et même si Tonnerre avait prévu d’autres choses, elle n’allait apparemment pas y assister. Elle n’avait pas trop parlé depuis le dessert et avait repris son observation, nécessaire à son adaptation.

Les deux hommes se lancèrent quelques regards puis se levèrent.

– Eh bien, sur ce, mesdames, nous allons vous laisser.

Publié par Artémis

Autrice, artiste, exploratrice de l'imaginaire

Laisser un commentaire

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer