10 – Dragonnier

– Ce ne sera probablement pas pour aujourd’hui, je préfère prévenir mes camarades avant, mais nous en discuterons si cela vous intéresse vraiment.

Mélusine songea que c’était logique. Il lui faudra d’ailleurs passer sa réticence envers les dragons…

Elle hocha la tête.

– Oui, je comprends, et il est plutôt tard. Mais il semblerait que je reste pour une période indéterminée, donc cela ne presse pas.

– Parfait.

Loïc entra dans le salon avec un grand sourire.

– Pardonnez-moi de vous déranger, mais le repas est servi.

– Parfait. Merci Loïc, nous arrivons.

Le Maître fut le premier à se lever, donnant la main à sa femme pour l’aider. Mélusine se leva et les suivit, plus à l’aise et détendue. Elle s’installa sagement à table, moins angoissée par le nombre de couverts et de verres. Elle restait tout de même prudente et veilla à orienter de nouveau la conversation.

– Vous venez souvent ?

– Plutôt, oui. Je ne suis pas du genre à laisser mon meilleur ami se débarrasser de moi ! ricana-t-il, donnant un léger coup de coude au Maître.

Mélusine eut un petit sourire devant leur complicité. Elle se demanda comment ils s’étaient rencontrés, mais ce genre de question en impliquait d’autres en rapport avec l’identité du maitre de maison et comme il lui avait clairement dit qu’il ne souhaitait pas la divulguer, elle se dit qu’il valait peut-être mieux éviter ce sujet. Ils s’installèrent tous. Cette fois-ci, personne ne présidait. Les hommes étaient face à face, idem pour les femmes. Mélusine se retrouvait donc à côté de Tonnerre. Zwen et Loïc servirent le repas, avec mille prudences pour ce premier. Il sentait les regards du Maître et du dragonnier scrutant chacun de ses gestes à la recherche de la moindre maladresse. Contrairement à ce midi, la viande du repas n’était pas grise, mais avait une couleur « normale », comme celles de l’extérieur que la jeune femme avait pu voir durant son shopping. Elle chercha un nouveau sujet de conversation, autre qu’elle-même, et n’eut pas beaucoup à chercher. Le repas lui en fournit un.

– Je me demandais, comment cela se fait-il qu’il y ait des choses en couleur et d’autres en niveau de gris ici ?

– À vrai dire, cette viande vient du monde humain, se permit de répondre Loïc.

– C’est une aimable attention à mon égard, souligna Tonnerre. Je ne mange jamais de gibier. Je préfère la guerre à la chasse, quoi qu’en dise certains.

Mélusine réfléchissait. Il venait de parler de monde. Donc il y avait des passages d’un monde à l’autre. En plus de ces fissures dont parlaient les légendes. Autant d’informations utiles, voire vitales pour réparer son appareil.

– C’est peut-être un peu tard pour demander, mais dans quel monde sommes-nous ici, alors ?

– Le Pays gris. Aussi appelé pays maudit par les gens des environs, répondit le Maître. Cet endroit a l’avantage de posséder une forte concentration en magie. On y retrouve des espèces très intéressantes, et il nous arrive de faire du commerce avec d’autres mages ou des sorcières pour les ingrédients… Dans le respect des espèces, bien entendu.

– Yep, faut dire que ça, le garde-chasse, il sait faire, souffla Tonnerre vers Zwen.

Ce dernier se courba, le remerciant humblement pour ce compliment. Mélusine haussa un sourcil, intriguée.

– Le garde-chasse ?

– Zwen a un talent fou pour ce qui est des animaux, sourit Phynia. Il connaît toutes les espèces et gère les populations de la forêt grise. Il s’assure qu’il n’y ait pas d’excès de chasse ou d’extinction accidentelles.

Cette information ajouta un peu plus à l’empathie que ressentait Mélusine envers Zwen. Elle sourit et acquiesça.

– C’est une excellente qualité.

Elle comprit également pourquoi elle lui avait conseillé de se renseigner sur les dragons auprès de lui plutôt qu’auprès de Tonnerre. Et ne comprenait toujours pas, en revanche, la nature de la rancœur des deux hommes envers le serviteur.

– Vous me faîtes bien trop d’honneur, souffla Zwen, visiblement gêné d’être le centre de l’attention.

Soit il était vraiment timide, soit il redoutait un retour de bâton. Peut-être les deux ? Loïc aussi le regardait de travers. D’ailleurs, il s’avança.

– J’ai oublié de vous prévenir, Maître, Zwen est venu m’aider tout à l’heure et…

Le démon lui attrapa le poignet, visiblement paniqué. Le Maître soupira.

– Nous en discuterons tout à l’heure. Aujourd’hui, ce n’est pas le moment.

Phynia prit la main de son mari, l’air de le remercier. Comme à son habitude, Mélusine observait tout, même si elle ne comprenait pas forcément. Ce qui était sûr, en revanche, c’était que le sujet était clos.

Soit.

Amenons le centre de l’attention sur quelqu’un d’autre. Mais pas sur elle.

Elle se tourna vers Tonnerre.

– Vous disiez préférer la guerre à la chasse. Il y a beaucoup de guerres ?

– Oh, vous connaissez les humains, il y a toujours une guerre quelque part… D’ailleurs, un de mes camarades ne vit que pour ça. Il est si triste en temps de paix, ça fait peine à voir ! rit gentiment Tonnerre. Avez-vous déjà été sur un champ de bataille, mademoiselle ?

Mélusine secoua doucement la tête.

– Jamais. Et j’espère ne jamais à vivre ce genre de chose.

Elle s’était déjà retrouvée mêlée à quelques combats, s’était débrouillée, bien qu’elle ne se considère pas comme une combattante, mais le plus proche d’un champ de bataille qu’elle avait vécu était plutôt les manifestations auxquelles elle participait dans son monde natal.

– Je ne pense pas que je tiendrais très longtemps sur un champ de bataille.

– Je comprends… Enfin, en partie.

Le dragonnier prit un bout de viande, lança un regard vers le Maître pour avoir son accord, puis le lança à Erion qui l’attrapa en vol, visiblement fou de joie d’avoir une petite friandise.

– Les vieilles habitudes ont la vie dure à ce que je vois.

– J’ai beau tenté, je n’y peux rien. Il faut toujours que je donne un bout de mon repas à un animal… Zwen. Tu t’assureras que Koro ait mangé.

Le démon hocha la tête.

Mélusine avait aussi commencé à manger. Elle eut un petit sourire devant l’enthousiasme du chien et continua d’amener la conversation sur l’autre invité.

– C’est ainsi que se nomme votre dragon ?

– Oui. Il paraît que ça veut dire « Danger » dans je ne sais plus qu’elle langue. Elle n’est plus parlée de toute façon, mais on l’a répété si souvent qu’il s’est mis à répondre à ce mot.

Le dragonnier était visiblement amusé par son anecdote qui sous-entendait clairement que son dragon avait été nommé pendant un massacre. Bon. Au moins ça posait le caractère de l’animal. Ça n’arrangeait pas l’aversion qu’elle avait pour ce genre de bestiole…. Et elle avait accepté d’aller au pays des dragons…. Fichue curiosité.

– J’en déduis que ce n’est pas un animal doux et inoffensif… Enfin… au moins ça correspond à l’image qu’on a des dragons et à ce que vous avez dit à leur sujet jusque-là…

C’était… logique. Pourquoi avait-elle espéré qu’il en soit autrement ?

– Comment l’avez-vous rencontré ?

– Rencontré…

Il regarda son verre de vin, nostalgique.

– J’avais… Peut-être cinq ou six ans quand on m’a confié son œuf… Presque dix quand il a éclos. Et douze lorsque son troisième œil s’est ouvert… Mes collègues ont tous changé des dizaines, voire des centaines de fois de montures… Sauf notre apprentie bien sûr.

Il se mordit la lèvre, songeant à ça.

– Si Koro venait à mourir… Je ne sais pas ce que je deviendrais…

Le Maître lui tapota l’épaule, compatissant.

– Arrête, il est increvable ton dragon. C’est une force de la nature.

– Oui, oui… Excusez ce moment d’égarement, s’efforça de sourire Tonnerre, avant de boire pour se redonner une contenance.

Mélusine se retenait de faire des commentaires. Son œuf ? Ils ne se sont donc pas trouvés par hasard ? Son troisième œil ? Et on ne lui avait pas dit qu’il y avait peu de dragons ?

– Ça ne fait rien, je comprends que vous y soyez très attaché.

Elle ne put s’empêcher de poser une question. C’était plus fort qu’elle.

– Mais vous n’aviez pas dit que le dragon et son dragonnier étaient destinés l’un à l’autre ? Comment cela se fait-il que vous puissiez changer alors ?

– On peut en changer en cas de décès de l’animal… Et, à vrai dire, l’affinité d’un dragonnier avec un dragon se répercute souvent sur le reste de la race… Il y a peu de dragons hors du pays des dragons. Peu de dragonniers tout court. Mais le pays regorge de créatures et de nids, répondit Tonnerre.

Mélusine hocha la tête.

– Je comprends. Et que fais un dragonnier de ses journées en général ?

À bien y réfléchir, ça aurait dû être la première question à poser.

– Pas grand-chose… Personnellement, j’apporte les orages. Je fais mentir la météo. C’est toujours amusant.

Mélusine écarquilla les yeux, bu une gorgée de vin pour retenir l’exclamation qui venait au bord de ses lèvres et demanda :

– Comment vous faites ?

– Eh bien… Puis-je faire une démonstration ?

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