
Lorsque Mélusine revint là où elle avait laissé Zwen, quelques heures plus tard, elle avait les bras chargés de sacs. Elle était passée dans des boutiques de vêtements, de chaussures, mais aussi dans une ou deux librairies, récupérant un guide touristique, un livre d’histoire, deux autres qui lui semblaient bons pour la culture générale et, surtout, avait prit un sac, un carnet et de quoi écrire. Elle avait profité de côtoyer des personnes visiblement humaines pour leur poser discrètement quelques questions et en apprendre plus sur ce monde. Cependant elles ne semblaient pas penser qu’il existait réellement des créatures surnaturelles. Quelques-unes parlaient parfois d’un « monstre du pays maudit » dont il fallait se méfier. Mais dans leurs bouches ça sonnait comme une légende.
Lorsqu’elle retrouva Zwen, elle demanda :
– Est-ce que ça va ? Vous ne vous êtes pas trop ennuyé ?
Le démon attendait assis devant une tombe. Il se tourna vers elle et sourit, se levant.
– Je n’en ai pas eu le temps. Puis-je vous débarrasser ?
Mélusine lui tendit ses sacs. Elle se doutait qu’il se ferait sans doute gronder si on la voyait revenir en portant tout.
– Merci.
Elle faillit dire « c’est gentil » mais savait aussi que cela n’avait rien à voir avec la gentillesse. En fait, à bien y réfléchir, elle ne pouvait pas savoir si Zwen était quelqu’un de gentil ou juste d’obéissant. Sur le chemin du retour, elle demanda :
– Comment êtes-vous rentré au service de… votre maître ?
Le démon sembla réfléchir un instant avant de secouer la tête.
– D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été à son service.
Il fallait dire que ses souvenirs… C’était… Peut-être huit cents ans de vie ? Il n’en avait pour ainsi dire aucun de son enfance, par exemple, que des bribes.
Mélusine haussa un sourcil puis hocha la tête. Elle ne s’y connaissait pas en démon. Enfin, dans ce type de démon. Peut-être qu’ils étaient invoqués pour servir, quelque chose comme ça.
– D’accord. Il n’a pas l’air très tendre avec vous, alors, je me posais la question tout simplement.
– Il n’est pas question de tendresse, il est juste. S’il me punit, c’est que je le mérite, répondit Zwen, l’air d’en penser chaque mot.
Décidément, il lui faisait de la peine. Et il avait l’air irrécupérable aussi. Mélusine soupira doucement.
– Si vous le dites.
Elle n’avait pas l’habitude de ce genre de chose. C’était une personne très libre et une révolutionnaire. Littéralement parlant. Elle n’arrivait pas à concevoir qu’on mette sa vie entre les mains d’une personne comme ça. Surtout si celle-ci semblait ne pas vous apprécier. Elle se tut tout le reste du trajet, à la fois peinée et frustrée par son comportement.
Une fois rentrés, Le démon l’escorta jusqu’à sa chambre, sans entrer cependant, ne voulant pas passer cette limite.
– Je n’y pense que maintenant, mais… Si vous préférez me tutoyer, vous pouvez. Je vous avoue que c’est très étrange pour moi d’être vouvoyé.
Mélusine eut un petit sourire. Que de choses étranges pour tout le monde…
– Vous… Tu peux aussi me tutoyer. Je préfère les rapports égaux.
– Oh… Ce serait un honneur, mais je ne crois pas en avoir le droit, regretta Zwen en lui rendant ses affaires lorsqu’elle eut les bras libres.
Mélusine fit la moue.
– Je comprends.
Mais elle ne le cautionnait pas pour autant. Enfin… C’était leur manière de fonctionner. Ils l’hébergeaient et se montraient plutôt généreux avec elle en plus. Elle ne pouvait que respecter leur mode de vie… Pour le moment.
Une fois les sacs de nouveau entre ses mains, elle songea à une chose :
– Comment ça fonctionne pour le ménage, la lessive et tout ?
– Sauf contre-ordre, je m’en occupe, répondit le démon, qui, apparemment, s’occupait de tout ici.
Mélusine hocha la tête. Si l’autre serviteur n’était pas apparu au repas, elle aurait pu croire qu’il n’y avait que lui. Cependant, ce qu’il venait de dire signifiait aussi qu’il rentrait dans les chambres pour nettoyer. Et que donc elle ne pouvait laisser trainer ses recherches et ses réparations à la vue de tous.
– D’accord. Il y a des jours où vous… tu passes en particulier ?
– Non, c’est en fonction du programme que me donnent mes maîtres. Je doute qu’ils vous imposent des jours de ménage, vous pourrez sans doute décider avec eux.
Mélusine hocha la tête.
– D’accord, merci. Je ne vais pas v…te retenir plus longtemps. Merci de m’avoir accompagnée.
Une fois rentrée dans sa chambre, elle déballa ses affaires, les rangea et commença à feuilleter le guide touristique de la région.
Elle était donc en France, dans le Sud du pays, une région avec surtout des ruines à visiter datant du moyen-âge.
Mélusine soupira. Au moins elle savait le nom de la langue qu’elle parlait avec eux et le pays. Le traducteur qu’elle s’était fait implanter était très pratique mais il y avait toujours quelque chose de gênant de ne pas savoir dans quelle langue elle parlait. Et encore plus d’en parler une autre sans s’en rendre compte. Bon. Au moins elle connaissait ce pays. C’était sans doute pour ça qu’il lui avait semblé familier en arrivant. Sans doute une réalité proche de la sienne. Celle d’origine.
Elle se rendit compte de ses erreurs : Ne pas réagir face aux choses surnaturelles qui lui étaient arrivées… et quand ils avaient parlé de dragons… franchement… des dragons… c’était une façon stupide de se trahir. Enfin… elle ne pouvait plus faire semblant d’être une touriste humaine lambda. Restait à savoir comment justifier tout ça.
Elle commença également à feuilleter l’autre livre qu’elle avait pris, sur les légendes, se focalisant sur les dragons puisqu’elle était censée en savoir au moins un peu à ce sujet. La personne qui venait dans la soirée en était une experte apparemment. Il ne fallait pas qu’elle se fasse avoir.
Le prologue du livre parlait de l’existence d’un genre de monde caché dont les passages tout aussi secrets permettraient de laisser passer des créatures immenses, responsables du mauvais temps et des catastrophes dites naturelles. Des dizaines de légendes locales parlaient de formes draconiques dans les ciels orageux.
D’ailleurs, c’est un orage violent qui la tira de sa lecture, ainsi que de faibles grattements à sa porte.