– Un instant, dit le Maître, se levant, non sans un dernier baise-main à sa femme.
Il alla vers un petit secrétaire au coin de la pièce. En y réfléchissant bien, il y en avait un aussi dans le bureau. Peut-être qu’il y en avait dans toutes les pièces à vivre du couple ? Il prit deux enveloppes, l’une scellée qu’il donna à Zwen, l’autre non scellée qu’il confia à Mélusine.
– Tu feras un crochet par l’orphelinat en mon nom. Compris ?
– Oui, Maître.
Le démon s’inclina et partit vers le hall. Il s’arrêta quand même à mi-chemin pour attendre Mélusine.
– Et pour vous, ce sont vos trois premiers jours. En espérant que ce soit suffisant, sourit le Maître avant de retourner auprès de sa femme.
L’inventrice accepta l’enveloppe en le remerciant. Elle rejoignit Zwen en songeant avec soulagement qu’elle allait pouvoir enfin en savoir plus sur ce monde sans trop prendre de risques. Le serviteur avait l’air d’être du genre silencieux, ce qui n’était pas plus mal. Pas de questions gênantes du coup. Elle, en revanche, en avait quelques-unes à lui poser. Elle n’avait pas oublié les petits détails qu’elle avait appris sur lui et qui l’avaient intriguée. Mais pas de suite. Elle attendra d’être un peu plus loin. Pour le moment, elle devait justement prendre ses marques et retenir le chemin. Le serviteur mit sa cape, sans la capuche pour l’instant, et tint la porte à Mélusine avant de l’emmener par-delà l’arche. Il était déjà 15h, et, d’un coup, tout était coloré ! Fini le gris !
Mélusine cligna un moment des yeux, le temps de se réadapter aux couleurs. Ça avait quelque chose de… réel. De rassurant même. Elle jeta un œil derrière elle. Aucune trace de l’immense maison qu’elle venait de quitter. Elle sourit. Elle finira par s’y faire à un moment.
– Jusqu’où m’accompagnez-vous ? demanda-t-elle.
– Jusqu’où vous le souhaiterez, répondit-il, commençant à marcher.
Mélusine n’avait pas l’habitude d’avoir des gens sous ses ordres. Même son garde du corps (qu’elle avait laissé sans aucun scrupule pour surveiller son laboratoire) avait plus de répondant. D’ailleurs, il ne manquera pas de lui faire une scène quand elle rentrera. Et sans doute qu’elle l’aurait méritée. Bref, toujours est-il qu’elle n’avait pas l’habitude de ce genre de comportement. Quelques centaines de mètres plus loin, il s’arrêta à une boîte aux lettres où il glissa l’enveloppe. Sûrement ledit orphelinat. Qui était presque accolé au cimetière…
Elle s’arrêta le temps qu’il dépose sa lettre et reprit sa route avec lui.
– Vous sortez souvent ?
Elle tentait d’entamer une petite conversation… avant d’entrer dans le vif du sujet, de poser cette question qu’elle avait au bord des lèvres depuis qu’on lui avait parlé des règles à suivre.
– Assez. Je m’occupe des commissions pour mes Maîtres, et je fais souvent la liaison avec l’orphelinat… Il ne se déplace en personne qu’en cas de problèmes importants. Sinon il m’arrive de sortir sous surveillance, répondit-il aussi honnêtement que possible.
Il n’avait pas le droit de mentir aux invités, et elle était une invitée avant d’être une employée. Du moins c’est ce que ses maîtres lui avaient dit. Mélusine haussa un sourcil. Sous surveillance ? Entre ça et le petit commentaire qu’elle avait surpris, elle se demandait pourquoi ils le gardaient à leur service s’il était si peu apprécié. Non pas qu’elle souhaitait le voir à la rue, mais, déjà qu’elle trouvait ce genre situation plutôt dégradante…
– Excusez-moi si je suis indiscrète mais… une chose a retenu mon attention, quand j’ai appris les choses à ne pas faire.
Elle hésita.
– Si ma question vous parait trop gênante, vous pouvez ne pas répondre, bien sûr, mais… que vous arrive-t-il 5 jours par mois pour qu’on ne puisse pas vous approcher ?
Zwen rougit violemment, baissant les yeux.
– Mes… Mes maîtres vous répondraient que je deviens dangereux. Et… Ils n’auraient pas tort. Hm…. Êtes-vous familière avec les démons ? demanda-t-il, visiblement embarrassé.
Ainsi donc, c’était un démon. Intéressant. Elle avait rencontré toute sorte de démons, des mauvais, des sympas, des carrément séduisants. Elle ajouta mentalement Zwen à la colonne « démon » de son encyclopédie mentale et se demanda ce qu’il pouvait avoir en commun avec ceux des autres mondes.
Plus il avait l’air embarrassé et plus Mélusine était intriguée. C’était plus fort qu’elle. Sa curiosité la perdra sans doute un jour, mais en attendant, elle la poussait à en apprendre toujours plus. Comme pour compenser cette question visiblement gênante, elle lui répondit franchement.
– J’en ai rencontré quelques-uns lors de mes voyages. Mais d’un lieu à l’autre, on peut nommer de la même façon des choses totalement différentes. Alors considérez que ce n’est absolument pas le cas.
Zwen la regarda, surprise.
– Vous en avez rencontré ? Dans mes souvenirs nous ne sommes à peine quatre de reconnus dans le monde…
Mélusine se mordilla la lèvre inférieure et jura intérieurement. Elle avait peut-être été un tout petit peu trop honnête.
– Comme je viens de vous le dire, on donne facilement le même nom à des choses différentes. Ceux que j’ai rencontré n’étaient sans doute pas des démons pour vous, mais on les appelait comme ça.
– D’accord… Eh bien…
Zwen sembla hésiter.
– Les démons sont plus proches des animaux sauvages que des humains… Biologiquement parlant. Nous avons des comportements plus ou moins animaliers…
Il prit une profonde inspiration, trouvant le sol très intéressant.
– Donc, une fois par mois, les démones ont leurs chaleurs et les démons leurs ruts… Je pense qu’il n’est pas utile d’aller plus avant dans les explications.
Mélusine ne s’attendait pas à une telle révélation. Elle faillit lui faire remarquer que certains loups-garous fonctionnaient de la sorte mais ne voulut pas se trahir plus encore.
– Oh, je vois. Ça doit être embêtant, en effet.
Elle n’était pas vraiment gênée ou mal à l’aise. Elle était assez ouverte d’esprit là-dessus et là, c’était biologique. Ce serait comme rougir à chaque documentaire animalier ou cours de biologie. Ce serait ridicule.
– Merci d’avoir répondu aussi sincèrement à ma question.
Elle tenta de mettre en lien cette révélation avec ce qu’elle savait. Peut-être s’était-il passé quelque chose, un accident, qui faisait que son maitre lui en voulait à présent.
– C’est naturel. Je n’ai pas de raisons de vous mentir.
Ils n’étaient plus très loin du centre-ville. Zwen mit sa capuche. En général, tout le monde savait qui il était, mais tant qu’il se cachait, il y avait moins de tensions. Mélusine l’observa, ce déguisement éveillant de nouveau sa curiosité.
– Pourquoi vous cachez vous ?
– Les humains ont peur des démons… Et j’ai très mauvaise réputation. Il serait sans doute préférable qu’on ne vous voie pas avec moi d’ailleurs. Mais je ne peux pas vous laisser à moins que vous ne m’en donniez l’ordre.
Mélusine eut un peu pitié de lui. Il s’était montré plutôt correct et gentil avec elle et tout le monde semblait avoir une dent contre lui.
– En général, je n’ai pas grand-chose à faire de ce qu’on peut dire sur moi, mais si ça vous importe alors soit. Vous pouvez me laisser là.
Elle passera sans doute plus inaperçue et pourra faire quelques recherches en même temps.
– Vous reviendrez me chercher ou ça ira ?
– Je peux vous attendre ici si vous le souhaitez ? proposa le démon.
Il n’avait pas d’ordre à ce propos après tout… Sauf si elle décidait de le renvoyer chez ses maîtres, mais ça c’était autre chose. Mélusine fit la moue. Le faire attendre des heures sans rien faire ?! Il n’y avait rien de plus culpabilisant.
– Vous pouvez aussi faire un tour, vous promener… je ne sais pas…
Elle était réellement gênée par la situation.
– Je n’ai pas l’habitude d’avoir quelqu’un sous mes ordres, avoua-t-elle. C’est vraiment quelque chose d’étrange pour moi.
– Eh bien… Je n’ai pas l’habitude de ne pas avoir d’ordres, rit nerveusement le démon.
– Soit. Je serais au cimetière à vous attendre.
Mélusine hocha la tête, se sentant toujours un peu coupable de le faire poireauter tout le long.
– D’accord, j’essayerais de ne pas trop m’éterniser.
Elle s’éloigna, se sentant un peu plus libre de ses mouvements et en même temps un peu comme si elle venait d’abandonner un chiot au bord de la route.