Mélusine avait rapidement examiné son appareil. Comme elle le craignait, c’était les composants les plus fragiles mais également les plus rares et essentiels qui s’étaient brisés. Elle doutait de les trouver dans ce monde et devait chercher ou fabriquer un équivalent. Impossible d’estimer combien de temps cela lui prendrait.
Lorsqu’on frappa à la porte, elle rangea rapidement les pièces de la machine et ouvrit. Zwen attendait de l’autre côté, tremblant. Pas de timidité, pas à cause d’elle, mais parce qu’Erion attendait gentiment à ses côtés. Mélusine sourit en voyant Erion et leva les yeux vers Zwen.
– Pourquoi ce chien vous fait si peur ?
Elle l’avait remarqué tout à l’heure et était intriguée. Le démon rougit violemment, détournant le regard.
– Je… j’ai peur des chiens, avoua-t-il d’une petite voix avant de se reprendre. Le repas est prêt. Si vous voulez bien me suivre…
Mélusine ne s’attendait pas à une réponse si… évidente. Mais elle fut soulagée.
– Oh… je vois… désolée si j’ai été indiscrète. J’ai cru un moment qu’il vous était arrivé quelque chose… avec ce chien, s’excusa-t-elle en le suivant.
Elle gratouilla la tête de ce dernier. L’avantage dans le fait que l’animal soit aussi grand était qu’elle n’avait pas à se pencher pour ça. Erion agita la queue alors que Zwen s’éloignait légèrement, serrant les dents. Il ne pouvait pas se plaindre, il n’était pas dressé pour ça, mais en effet, sa peur des chiens avait bien une origine… Très…. Erionnesque.
– Mes maîtres vous attendent…
Il commença à marcher, toujours le plus éloigné possible du chien. Mélusine ne dit pas un mot sur le trajet mais veilla à se tenir de préférence entre Erion et Zwen. Il semblait être du genre angoissé, la preuve étant ses malaises lors de son retard… Alors autant lui éviter de stresser encore plus.
Elle se rendit compte qu’elle n’avait pas prit le temps de réfléchir à un voyage à raconter sans trop éveiller de soupçons… Elle avait trop été occupée par l’examen de son appareil. La jeune femme tâchera d’orienter la conversation sur le fonctionnement de cet endroit et le train de vie de sa nouvelle patronne.
Lorsqu’elle arriva dans la salle à manger Erion s’arrêta à la porte, Zwen s’empressa de venir tirer une chaise pour Mélusine alors que le Maître installait sa femme. La table était mise pour trois. Elle se retrouvait face à Dame Phynia alors que l’homme présidait. Le serviteur s’absenta pendant qu’Erion venait s’installer aux pieds de son propriétaire. Mélusine observa la table et retint un soupir. Vu le nombre de couverts et de verre, les habitudes du couple se rapprochaient de la noblesse. Il allait vraiment falloir qu’elle aborde le sujet du fonctionnement de ces gens. Elle hésita et finalement prit la parole.
– J’ai oublié de vous poser quelques questions tout à l’heure.
Tout en disant cela, elle regardait Phynia et le… non, impossible de l’appeler comme ça… ça sera Monsieur, mais certainement pas Maitre.
– Y-a-t-il des règles à respecter ? Un fonctionnement particulier dans cette maison ? Des choses à faire d’une certaine manière et d’autres à ne pas faire ?
– Quelques-unes, mais la plupart ne sont que politesse élémentaire, remarqua Monsieur Maître, rajustant l’angle d’une fourchette d’un œil critique.
La politesse élémentaire… Mélusine était bien placée pour savoir qu’elle variait en fonction des milieux, des pays et des mondes. Cela ne l’avançait pas des masses.
– Vous avez plein accès à la bibliothèque, excepté les ouvrages à couvertures vertes, noires et enfin les rouges. Ils occupent trois étagères sans se mêler aux autres, donc vous ne risquez pas de vous tromper.
Il parlait, continuant d’inspecter la vaisselle, remarquant le moindre petit défaut de placement.
– Je ne tolère aucune injure sous mon toit. Ou arrangez-vous pour que je ne les entende pas. Ensuite, pour votre sécurité, je vous déconseille fortement les bois voisins. S’il vous faut vous y rendre, prévenez-nous et nous vous ferons accompagner. Enfin…
Dans l’embrasure de la porte, Zwen attendait avec les plats, accompagné d’un homme de taille normale, bien plus chétif, blond et pâle avec deux grands yeux bleus. Ils patientaient visiblement pour ne pas interrompre le Maître.
– Nous vous signalerons des jours où il ne faudra pas vous approcher de Zwen. Quelle qu’en soit la raison. Cela dure en général cinq jours par mois, et Loïc le remplacera si vous avez des besoins.
Ayant fini, il fit signe à ses serviteurs d’entrer. Le second, sûrement Loïc, posa les plats en énonçant machinalement les noms. Il s’agissait de viande en sauce et de légumes étranges, dans différentes nuances de gris colorés.
– D’accord. Merci.
Mélusine était intriguée par ces interdictions. En tant que scientifique et d’un naturel très (trop) curieux, elle ne pouvait s’empêcher d’être attirée par ce qu’elle ne pouvait approcher. Elle se doutait que Zwen n’était pas humain. Que personne ici n’était humain mais visiblement, le serviteur n’était pas comme eux..
La jeune femme attendit que les autres se servent pour calquer ses choix de couverts sur eux. Cette maison semblait respecter des règles un peu anciennes où visiblement, le maitre de maison, l’homme, avait beaucoup de pouvoir. Elle n’aimait pas ce mode de vie. Elle ne l’avait jamais supporté dans son monde d’origine et dans d’autres qu’elle avait visités. Enfin…. il fallait faire avec.
– Vous me ferez penser à vous avancer vos trois premiers jours. Que vous puissiez acheter des affaires de rechanges, remarqua Phynia, remerciant Zwen après qu’il l’ait servie.
Le Maître, lui, se contenta d’un regard lourd de sens qui fit se crisper légèrement la main du démon. Son Maître voudrait le voir plus tard, et il avait des reproches. Sûrement de terribles reproches. Il termina le service, le regard un peu filant, cherchant quelle erreur il avait commise. C’est tendu qu’il alla se mettre debout près de la porte, à côté de Loïc.
Mélusine, elle, hocha la tête.
– Merci, c’est vrai que je n’ai absolument rien, mis à part ce que je porte.
Et il était plutôt difficile de lui prêter quoi que ce soit. Déjà parce qu’ils étaient tous plus grand qu’elle, et ensuite parce qu’elle était toute en courbes, des boucles de ses cheveux, à son nez en trompette, sa bouche pulpeuse, sa poitrine généreuse, en passant par sa taille fine et ses hanches plus généreuses aussi. Le genre qui ne rentrait pas dans tout.
– Avez-vous des activités que vous appréciez particulièrement ? demanda Mélusine.
– Je ne suis pas difficile. J’aime la lecture, converser et les jeux de tables, sourit Phynia avant de boire quelques gorgées d’eau. J’aime surtout les histoires, mais ça nous l’avons déjà évoqué.
Mélusine se crispa légèrement. Des histoires, elle en avait plein à raconter. Mais elle pouvait difficilement en évoquer la plupart sans trahir l’existence de mondes parallèles. Et c’était un savoir à ne pas mettre en toutes les mains. Cela pouvait devenir dangereux, être utilisé à mauvais escient, et elle ne les connaissait pas suffisamment pour leur accorder sa confiance.
– Oui, j’avais cru comprendre, répondit-elle en hochant la tête et en avalant une bouchée.
Le Maître, qui venait de goûter son plat, se figea avant de passer une main embarrassée sur son menton légèrement barbu.
– Eh bien… Il est un peu tard pour me renseigner, mais vous n’êtes pas végétarienne ou végétalienne, n’est-ce pas ?
La question de son hôte la sauva un peu en déviant le sujet et elle eut un petit sourire face à cette attention à laquelle peu de personnes pensaient.
– Non, ça va. Je n’ai pas des goûts alimentaires très compliqués et je m’adapte très facilement.
Ça pour s’adapter…. C’était presque devenu une spécialité chez elle.
– D’ailleurs c’est très bon, commenta-t-elle.
– Merci, charmante demoiselle, sourit Loïc, se penchant un peu à la manière des révérences princières.
Mélusine s’était « habituée » (si on pouvait parler d’habitude à ce stade là) au silence et au côté « meuble » de Zwen et fut un peu surprise que l’autre serviteur réponde. C’était une bonne surprise. Au moins ça fera plus de personnes avec qui discuter et il avait l’air d’être une personne agréable.
– Si des aliments vous incommodent ou que vous avez quelconques allergies, n’hésitez pas à nous prévenir. Idem si jamais nos serviteurs agissent de manière déplacée.
Le Maître ajouta « même si je pense que Loïc saura se tenir, lui. » dans sa barbe avant de boire son vin.
– D’accord, même si je pense sincèrement que je n’aurais pas à me plaindre de vos serviteurs. Ils m’ont l’air d’être très corrects.
– Heureusement, c’est ce que nous attendons d’eux.
– Votre chambre vous plaît-elle ? s’enquit Phynia, ne voulant visiblement pas risquer que son époux s’égare sur ce sujet.
Mélusine hocha la tête.
– Elle est parfaite.
À l’extérieur, il y eut comme un grondement sourd d’orage. Phynia soupira alors que le Maître tendait l’oreille.
– Bien… Je suppose qu’il sera là ce soir.
– Merveilleux… souffla la femme, vidant le reste de son verre de vin d’un trait et le tendant vers Zwen qui se hâta de venir le remplir à nouveau.
– Je veillerai à ce que notre conversation ne vous ennuie pas, promit le Maître alors que son épouse hochait à peine la tête, sirotant à nouveau son verre.
– Qui donc ? demanda Mélusine, surprise.
– Un ami de mon tendre époux, s’efforça de sourire Phynia.
– Il est un peu brut de décoffrage, mais c’est un ami fidèle, souligna le Maître, l’oreille tendue.
– Je dirais qu’il arrivera en fin d’après-midi…
– Bien… Notre visiteur se nomme Tonnerre, il est dragonnier, dit la femme, comme si c’était commun. Vous ne serez pas forcée de supporter sa présence, rassurez-vous.
Mélusine voyait bien que cette visite n’enchantait pas Phynia, elle ne put s’empêcher de compatir et de songer au fait qu’au moins elle serait là pour lui tenir compagnie. D’un autre côté, elle était plutôt curieuse. Elle était toujours curieuse. Elle voulut tout de même rassurer Phynia.
– Vous pourrez compter sur ma compagnie.
La femme ne répondit que par un hochement de tête, mais elle semblait vraiment touchée par l’attention.
Le repas se poursuivi, le goût des plats étant toujours bien meilleur que ce que leur couleur grisâtre ne prévoyait.
Mélusine fut soulagée qu’ils ne posent pas de questions gênantes sur ses voyages, sa provenance, ou même elle même. Une fois qu’elle eut terminé, elle hésita : il fallait qu’elle aille acheter des affaires. Allait-elle y aller seule ou Phynia voulait-elle l’accompagner ? Au lieu de demander directement, elle tourna sa question autrement :
– Aimez-vous sortir ?
– Pas vraiment… souffla Phynia, tournant lentement sa petite cuillère dans sa tasse de café. Enfin, pas que je n’aime pas sortir, mais ma présence fait flétrir les plantes… L’extérieur se porte mieux sans moi.
Le Maître lui prit doucement la main et en embrassa le dos, la sentant peinée.
Mélusine fut surprise par cette révélation et comprit un peu mieux sa solitude. Phynia avait vraiment l’air de quelqu’un de gentil. En tout cas elle attirait facilement la compassion.
– Oh, je vois…
Elle sourit en voyant la réaction de son mari, attendrie. Lui avait l’air de l’aimer beaucoup.
– Je pensais sortir prendre quelques affaires de rechange, je vous rejoindrai dès que je serai rentrée si vous le souhaitez.
– Vous pouvez prendre votre temps, je n’ai rien d’important de prévu avant l’arrivée de notre ami.
Phynia tourna la tête vers son mari, surprise, avant de sourire. Il n’était pas difficile de comprendre qu’il venait tout bonnement de tout envoyer balader pour rester avec elle.
– Zwen vous accompagnera un bout de chemin, pour s’assurer que vous preniez vos marques.
Mélusine sourit de nouveau et hocha la tête.
– Merci.
Elle termina son café et avoua :
– C’est vrai que je ne connais pas du tout les alentours.
Lorsqu’elle jugea qu’il était temps d’y aller, elle se leva et partit se préparer pour sortir.