– Inventrice…. C’est merveilleux, je n’en avais jamais rencontré, continua son hôtesse. Avez-vous un domaine de prédilection ?
Phynia avait tendance à mettre à l’aise Mélusine. Elle était très agréable et la jeune femme se laissait facilement emporter quand il s’agissait de son domaine. Peut-être un peu trop même. Son esprit lui rappela brièvement de ne pas en dire plus que nécessaire.
– Oh, je touche un peu à tout. J’essaye de faire en sorte à ce que mes inventions aient le moins d’impact néfaste sur l’environnement, à long terme.
Qu’elles remplacent petit à petit ce qui détruit le monde lentement, et qu’elles l’améliorent, voire le sauvent d’un sort qu’elle connaissait trop bien.
Elle réfléchit.
– Hum, si je devais choisir un domaine que j’utilise le plus… je dirais… la physique peut-être.
Elle eut un petit sourire.
– Et beaucoup de philosophie. C’est important de ne pas l’oublier… Quoi qu’on en dise, on est toujours responsable de ses créations et de l’utilisation qui peut en être faite.
– Des paroles pleines de sagesse.
Approuva Phynia avant de boire un peu de son thé. Le Maître posa sa propre tasse, semblant réfléchir.
– Je me permets de revenir sur un point précédent… Vous avez dit n’avoir plus aucune de vos affaires. Je suppose qu’il vous sera donc difficile de trouver un hôtel, constata-t-il.
Mélusine pinça les lèvres.
– En effet…
Elle but une gorgée de café et ajouta :
– Je ne voulais pas vous déranger avec ce problème quand vous m’avez posé la question. Je suis plutôt débrouillarde et même si je n’ai pas encore de solution… je finirai bien par en trouver une.
Elle avait dit la vérité. Enfin. Pas toute. Elle n’avait pas précisé qu’elle n’osait rien leur demander parce que le fait qu’ils aient des esclaves la mettait mal à l’aise. Cela dit, elle s’attendait à ce qui allait suivre. C’était plutôt évident, aux vues de l’accueil qu’elle avait eu jusque-là. Et à vrai dire, ça l’arrangeait. Phynia regarda sa tasse, l’air de réfléchir pendant que le Maître se redressait.
– Comment voyagez-vous, dites-moi ?
Mélusine retint une petite grimace à cette question délicate. Elle ne connaissait pas les moyens de transport de ce monde. Mais pouvait jouer sur le fait qu’elle venait de loin, que certains transports pouvaient paraître… exotiques.
– Oh, j’utilise tout ce que j’ai à ma portée. Parfois je fais le trajet à pied, parfois j’utilise les transports locaux…. voiture, train, bateau, calèche….
– Personnellement, je préfère les voyages en dragon. C’est vraiment agréable, vous devriez essayer.
Sourit Phynia, qui continuait de regarder régulièrement dans sa tasse, comme pour lire l’avenir dans les feuilles. Mélusine n’aimait pas beaucoup les dragons, même si c’était à l’un d’entre eux qu’elle devait son tout premier passage entre les mondes. Elle sourit tout de même.
– J’essaierai.
– Hm… Vous semblez avoir beaucoup de qualités mademoiselle Mélusine. L’une de mes préférées est la franchise en ce qui me concerne, commenta l’homme avant de vider sa tasse.
Zwen se tendit un peu à cette phrase et le sourire de Mélusine se crispa. Culpabilisant à souhait. Mais ses mensonges étaient pour le bien de tous.
– C’est une excellente qualité en effet, se contenta-t-elle de répondre.
Elle n’aimait pas ce qu’il venait de dire, ça sentait mauvais. Pourquoi parler particulièrement de franchise quand elle mentait à moitié depuis le début ? Mais il valait mieux faire comme si elle n’avait rien à se reprocher.
– Pour ma part, vous êtes des hôtes très agréables.
– Vous êtes trop aimable, sourit Phynia.
Elle termina sa tasse, en regarda le fond, et la reposa. Erion, lui, se permit de poser sa tête sur l’accoudoir du siège de l’invitée.
– J’apprécie particulièrement qu’apprendre l’existence de dragons ne vous inquiète pas. C’est si rare.
Le Maître tendit un biscuit à sa femme qui l’en remercia.
– Vous me semblez de bonne compagnie. J’aimerais beaucoup entendre vos récits de voyage, continua-t-elle.
Mélusine blêmit. Ils étaient en train de la coincer. C’était bien ça. Ils avaient compris qu’elle ne disait pas tout. Comment ? Aucune idée.
– C’est que… je voyage beaucoup… Je vois beaucoup de choses….
Foutue pour foutue….
Elle pinça les lèvres.
– Mes voyages sont très longs, mais ça serait avec plaisir que je vous en parlerais. Mais je n’ai pas encore trouvé d’hôtel et il me faudrait me reposer avant… je pourrais revenir demain pour vous les raconter.
– Inutile, coupa Phynia, en prenant la main de son époux.
– Vous avez une idée ?
– Oui très cher. Mademoiselle Mélusine. Je souhaiterai vous proposer une alternative.
Mélusine prit un air innocent. Elle se doutait bien qu’elle allait lui proposer de rester. Si d’un côté elle était soulagée de ne pas être à la rue, de l’autre, la situation était bien trop délicate pour rester plus longtemps sans se trahir. Mais elle ne pouvait pas courir et fuir comme ça…
– Laquelle ?
– Voyez-vous, faire la charité n’est pas réellement dans nos habitudes, excepté certaines causes bien particulières… Nous sommes peu nombreux à vivre ici, et avons très peu de visiteurs, de plus mon mari a un travail très prenant… Je souhaiterais vous proposer une place de dame de compagnie.
Phynia se tenait droite, pesant ses mots. Son époux, lui, l’écoutait religieusement. Visiblement, il n’avait pas son mot à dire pour ça.
– Vous serez logée, nourrie, et rémunérée. Quel que soit l’endroit d’où vous venez et celui où vous allez, ça vous permettra de vous reposer et de faire des réserves. De plus… Vous aurez le temps de me conter quelques-uns de vos voyages.
Mélusine l’écouta, silencieuse. C’était une offre… à la fois étrange et honnête. Elle n’avait pas beaucoup de raisons de refuser, mis à part celle qui voulait qu’elle cache sa véritable provenance. Elle avait besoin d’être nourrie, logée, et sans doute de trouver du matériel pour réparer son pistolet passe-monde. Ce qui incluait donc d’avoir de l’argent. Elle hocha la tête.
– Ça m’a l’air d’être une proposition plutôt honnête. J’accepte.
Phynia applaudit, ravie.
-Merveilleux ! Prenez le temps de finir votre café et de manger, nous mettrons tout cela sur papier plus tard.
Le Maître fit signe à Zwen d’approcher et lui ordonna d’aller préparer une chambre, ce qu’il fit sans demander son reste. Erion, lui semblait contaminé par la bonne humeur de sa maîtresse et se redressa en aboyant de joie. Mélusine n’avait aucune idée de si elle venait de prendre une bonne ou une mauvaise décision, mais elle n’était pas dehors au moins. Elle mangea et but, comme conseillé. De toute façon, elle fera attention à ce qu’elle signerait.
Lorsqu’elle fut prête, le couple rédigea un contrat. Il s’agissait, sans aucune close complexe, d’un papier la mettant au service de Dame Phynia dans le but de la divertir. Le contrat était à durée indéterminée, à la décision de Mélusine, et le salaire journalier étrangement élevé.
– Bien sûr, vous avez votre propre chambre qui est reliée à une salle de bain. Vous pouvez avoir des invités, mais nous apprécierions que vous nous préveniez avant, commenta le Maître, apposant le sceau des mages noirs sur la feuille.
Mélusine lut attentivement le contrat. Elle avait l’habitude, dans son monde d’origine, d’arnaques en tout genre ce qui l’avait globalement rendue assez méfiante quant à la formulation des choses.
– Hum… j’ai quelques questions à vous poser avant de signer. Pour ce qui est du divertissement. Je souhaiterais également des précisions. Puis-je choisir comment divertir ? Puis-je refuser certaines demandes ? Ai-je des jours de congés ? Des horaires précis ?
Pour ce qui était de la somme, en revanche, cela lui semblait… énorme. Elle connaissait cette monnaie. Cela faisait une éternité qu’elle ne l’avait pas vue. Elle ne savait pas si 500 € avaient autant de valeurs que dans son ancien monde… elle n’y était plus vraiment habituée en fait. Enfin, tant qu’elle pouvait s’acheter des vêtements de rechange et de quoi réparer sa machine…
– Quelle sotte je fais, j’ai oublié de l’écrire, soupira Phynia, réellement navrée. En général, c’est pour quatre à cinq heures par jour. Le reste de votre temps est libre.
Elle prit un stylo et commença à rédiger une annexe, notant mot pour mot ce qu’elle expliquait.
– Bien sûr, vous avez le droit de refuser ce que je vous demande, et de proposer pour le divertissement. Nous nous mettrons d’accord sans heurt j’en suis persuadée.
Elle tendit la feuille à son époux avant de la récupérer vivement et d’annoter une dernière ligne. Une ligne la mettant officiellement sous leur protection et leur interdisant formellement la moindre punition à son égard. Elle avait remarqué le malaise de Mélusine par rapport à Zwen. Et, pire que ça, elle connaissait la tendance de son époux à s’emporter lorsque ça la concernait. Le Maître fit la moue en voyant les mots posés sur papier.
– Evidemment, si vous vous en prenez volontairement à ma femme, quelle qu’en soit la raison, cet accord sera caduc.
– Je vous en prie, il n’y a aucune raison…
– Je ne prendrais aucun risque. Je suis sûr que vous comprenez, dit-il, s’adressant à Mélusine cette fois.
Elle hocha la tête.
– Je comprends parfaitement.
Elle relut le contrat, cherchant le moindre éventuel souci mais il lui semblait très bien. Très avantageux même. Elle se sentait un peu coupable de leur avoir menti. Finalement, elle signa.
– Merci infiniment. Je vous en prie, allez-vous installer en attendant, vous vous joindrez à nous pour le repas.
Erion vint se poster près de Mélusine, semblant proposer de l’escorter à sa chambre.
Mélusine se leva.
– Merci à vous.
Elle ne put retenir une petite caresse sur la tête du chien et observa ce qui semblait visiblement être le couloir menant au reste de la maison.
– Hum… c’est par où ?
– Erion va vous guider.
Le Maître flatta son chien qui aboya joyeusement avant de faire quelques pas dans le couloir et de s’arrêter, invitant la jeune femme à le suivre.
Mélusine haussa un sourcil, surprise. Le chien savait dans quelle chambre on allait la mettre ? Eh bien… elle savait que c’était des animaux intelligents (parfois), mais à ce point…. Enfin… s’il le disait. Elle le suivit jusqu’à la chambre et le remercia d’une petite caresse. Une fois dedans, elle en fit rapidement le tour pour se familiariser avec les lieux et comprendre leur mode de vie. Elle jura en songeant qu’elle aurait dû demander s’il y avait des choses à ne pas faire, des règles ou un truc comme ça… elle le fera plus tard, au repas. En attendant elle devait aussi jeter un œil à son appareil cassé pour faire un rapide état de la situation.