
La jeune femme rougit se trouvant ridicule d’avoir sursauté avec un simple aboiement de chien.
La porte s’ouvrit à la volée, dévoilant un homme, de très peu plus grand que le démon. Le chien, une bête immense dépassant Mélusine au garrot, sortit, venant renifler les arrivants. Son pelage était noir comme la nuit avec quelques zones luisantes comme des étoiles.
Mélusine écarquilla les yeux en voyant l’animal. C’était tout sauf rassurant. Surtout aux vues de la réaction de l’homme qu’elle venait d’accompagner qui s’était ratatiné, tremblant de douleur et de peur, devant… son maître ? Sans aucun doute.
Le genre de personne qu’il ne fallait visiblement pas contrarier.
– Zwen. Tu es en retard, gronda le maître des lieux.
Lorsqu’il s’intéressa à la jeune femme, elle eut un petit sourire crispé. L’homme frappa des mains.
– Erion, au pied ! Veuillez l’excuser mademoiselle, c’est un animal curieux. Que nous vaut le plaisir d’une visite dans nos contrées ?
C’est vrai qu’en y regardant bien… Le manoir était tout ce qu’il y avait par ici côté bâtiment. Ce n’était d’ailleurs pas très rassurant. Mélusine n’avait aucune idée de comment rejoindre la ville.
– Oh… Je suis juste une touriste. Je ne faisais que raccompagner votre…. euh…. euh… Esclave ?
Il avait l’air mal en point, je ne pouvais pas le laisser comme ça…
Elle recula d’un pas.
– Mais maintenant qu’il est enfin arrivé, je vais sans doute vous laisser… Ma… mission est terminée.
Cette tentative d’humour façon super héroïne ne l’aidait pas à être plus à l’aise, contrairement à ce qu’elle pensait. Elle ne savait pas où elle se trouvait, ni comment rentrer chez elle, ni même comment sortir de cette forêt en fait… et elle était en face d’un esclavagiste gigantesque avec un chien aussi gigantesque dans un monde inconnu dont elle n’avait pas encore appréhendé tout le fonctionnement. Rien de très rassurant.
L’esclavagiste en question hocha la tête, l’air compréhensif.
– C’est très gentil de votre part. Je ne suis pas certain qu’il ait mérité un tel égard.
Il fit un signe à Zwen qui se dépêcha de se lever. Il salua respectueusement Mélusine et fila à l’intérieur avec son sac de commission, rasant les murs pour s’éloigner autant que possible d’Erion. Le chien, lui, n’avait d’yeux et de museau que pour Mélusine qu’il regardait, la queue remuant comme un bon gros toutou de famille.
– Accepteriez-vous d’entrer boire quelque chose afin de vous remercier ?
Mélusine hésita. Puis se rappela qu’elle ne savait même pas comment elle allait manger les prochains jours. Autant profiter des occasions qui se présentaient…
– Avec plaisir. Merci.
– Si je puis me permettre, vous semblez quelque peu confuse.
– Ce n’est rien… j’ai été un peu surprise par votre chien. Et je ne connais pas beaucoup votre pays. Je suis arrivée aujourd’hui.
L’homme l’invita à entrer, faisant signe au chien de céder le passage, ce qu’il fit sagement.
– Vous n’avez rien à craindre d’Erion. C’est plus un compagnon qu’un réel chien de garde.
Elle le suivit dans les couloirs gris du manoir gris.
– Avez-vous trouvé un hôtel où séjourner ? s’enquit-il. En cette période de l’année, il y en a peu d’ouverts il me semble.
Mélusine ne savait même pas quel jour, quel mois, quelle année, ni même en quelle saison ce monde se trouvait. Mais elle fit comme si elle était parfaitement au courant.
– Pas encore. J’étais justement en train de chercher.
Ce qui n’était pas si faux que ça. À quelques détails près.
Ils arrivèrent dans un grand salon (gris) à la décoration riche (et grise), où il l’invita à s’asseoir dans un fauteuil gris. Erion, lui, fila auprès de la femme assise sur l’un des sièges. Elle semblait à peine plus petite que le maître des lieux et possédait une longue chevelure noire à la fois cauchemar des peignes et rêve des coiffeurs. Elle ferma son livre, semblant surprise de voir une invitée.
Mélusine salua poliment la femme en la voyant et se demanda si la taille moyenne dans ce monde n’avoisinait pas les deux mètres. Si c’était le cas, l’exploratrice passait pour particulièrement petite et se démarquer de quelque façon que ce soit dans un monde inconnu n’était jamais très bon.
– Qui est-ce, mon cher ? demanda la femme, souriant doucement.
– Une touriste qui a porté secours à Zwen. Pourrez-vous me rappeler de lui en parler tout à l’heure ?
– Bien sûr.
Elle posa son livre sur la table basse et caressa Erion qui venait de déposer sa tête sur ses genoux.
Mélusine, elle, se crispa. Allait-il punir cet homme ? Ce Zwen ? Elle n’était jamais très à l’aise avec le concept d’esclave. Si elle n’était pas tant en position de faiblesse, elle ferait sans aucun doute quelque chose pour libérer cet homme. Et les autres esclaves de ce monde.
Le maître des lieux soupira, passant une main sur son visage.
– Où son mes manières. Je ne vous ai même pas demandé votre nom.
– Je m’appelle Mélusine.
Tout en observant les lieux, elle demanda.
– Et vous ?
L’homme s’assit auprès de son épouse qui posa sa tête sur son épaule.
– Malheureusement, je suis contraint de garder mon nom pour moi. Mes connaissances, à tous les niveaux, m’appellent Maître. Mais c’est assez malaisant, donc je ne vous force à rien.
Il prit la main de sa femme qui se redressa légèrement, décidée à se présenter d’elle-même.
– Vous pouvez m’appeler Phynia. Je suis enchantée de vous rencontrer Mélusine, et ravie de voir qu’il existe encore des humains tolérants en ce monde. Je craignais qu’il nous faille venir chercher ce pauvre Zwen en prison ou au pilori.
En prison ? Au… pilori ?! Mélusine révisa son jugement. Ce monde n’était visiblement pas si moderne que ça…. C’était noté. Et il y avait d’autre choses que les humains. Des choses qui visiblement ressemblaient aux humains puisqu’elle se trouvait en face d’eux, si elle avait bien tout compris. Et les humains ne les aimaient pas. C’était aussi noté.
– Oh, vous savez, quand on voyage, c’est qu’on est déjà plutôt ouvert d’esprit, se contenta t’elle de dire, évasive.
Le Maître se leva, s’approchant de la porte de quelques pas.
– Que soutaitez-vous boire ?
– Un café serait parfait…
Erion, lui, se déplaça, couché, vers la jeune femme, lentement, prêt à être stoppé ou chassé à tout moment. Du coin de l’œil, elle sourit en le voyant faire. C’était mignon. Elle le laissa approcher, hésitant à le caresser lorsqu’il fut à portée de main. Le chien posa doucement son museau contre sa jambe. Il était vigilant, à croire qu’il connaissait sa force et l’adaptait pour une humaine.
Mélusine céda et lui caressa la tête. Ce simple contact la détendit. Cajoler un animal était toujours agréable. Tout en glissant ses doigts dans ses poils, elle observait le comportement de ses hôtes et tentait de tout retenir, de tout analyser, de comprendre leur fonctionnement. Erion, lui, battait l’air avec sa queue, visiblement aux combles de la joie.
L’homme appela Zwen qui arriva, sans cape, et s’inclina respectueusement.
– Apporte un café et le plateau habituel. Demande à Loïc de ranger le périssable en attendant.
Le démon ne répondit qu’un « oui maître », à peine audible, avant de partir.
– Ça ne sera pas long, sourit le Maître en se rasseyant.
– Combien de temps allez-vous rester ici, si ce n’est pas indiscret ? demanda Phynia.
Mélusine eut un petit temps d’hésitation avant de répondre :
– Je ne sais pas…. À vrai dire j’ai rencontré quelques soucis…
Elle réfléchit à une excuse viable.
– On m’a volé toutes mes affaires.
– Oh ! Ma pauvre… la plaignit Phynia.
Le Maître fronça légèrement les sourcils.
– Avez-vous la description des voleurs ? Je peux envoyer quelqu’un reprendre vos affaires si vous le souhaitez.
Tout en continuant de caresser le chien machinalement, Mélusine secoua doucement la tête d’un air désolé. Elle était soulagée que son mensonge passe.
– Non, il faisait sombre, je n’ai vu qu’une silhouette masculine. Rien de plus.
Elle ajouta pour les rassurer :
– Au moins, je n’ai pas été blessée. C’est l’important.
– Certes… souffla le Maître.
Zwen entra dans la pièce et posa son lourd plateau sur la table basse, sans paraître handicapé par son poids. Il servit le café de Mélusine sur un plus petit plateau, comportant sucre et lait ainsi qu’un assortiment de chocolats et de petites pâtisseries. Visiblement, ce couple aimait recevoir avec un certain niveau, même les inconnus ! Il se chargea ensuite de servir le thé de sa maîtresse et de son maître, les assaisonnant à leur habitude. Il était concentré sur sa tâche, mais il n’était pas difficile de remarquer que chaque mouvement un peu brusque du chien le faisait trembler comme une feuille. Le service fait, il resta debout, à côté de la porte du salon, comme un meuble.
Mélusine fronça les sourcils en voyant les réactions de Zwen en totale contradiction avec celles du chien qui paraissait finalement adorable, mais la nourriture détourna son attention.
Elle ne pu s’empêcher en voyant le plateau de penser que c’était peut-être son repas du soir. C’était malheureux… ça lui rappelait ses années en tant qu’étudiante à profiter des buffets gratuits et des apéros chez les copains…. Mais avant de manger, elle but une gorgée de café. Ça allait beaucoup mieux à présent.
– Il est vraiment délicieux…
– C’est peut-être la seule chose que Zwen sait faire sans le gâcher ! rit gentiment Phynia.
Le Maître, lui, semblait penser la même chose mais son expression en disait long sur l’absence de gentillesse de sa pensée.
Phynia échangea un regard avec lui, puis se tourna à nouveau vers Mélusine.
– Pardonnez ma curiosité, mais avez vous un travail là d’où vous venez ?
Mélusine fut surprise par cette question, mais plutôt contente qu’on ne s’attarde pas plus sur son « vol ».
– Oui, je suis inventrice.
L’inventrice impériale même. Ce qui lui fournissait une très large marge de manœuvre en général.