2 – L’arche

L’homme tenta de se relever, s’appuyant tant bien que mal sur le mur gris de crasse. Mélusine se figea et jeta un regard derrière. Elle se précipita vers lui et l’aida à se redresser, sincèrement inquiète.

– Est-ce que tout va bien ?

– Ou… Oui…

Bredouilla-t-il douloureusement. Il baissa la tête pour ne pas montrer ses yeux dont le rouge trahissait sa nature démoniaque.

– Je… je suis juste… En retard…

Mélusine fit le lien entre les cloches qu’elle avait entendues et sa réaction. Elle ne put s’empêcher de trouver sa réaction exagérée.

– En retard ? C’est ça qui vous a fait réagir comme ça ? Eh bien, moi qui pensais être du genre stressé…

Tout en continuant de l’aider, elle ajouta :

– Respirez un grand coup et détendez-vous. Il y a des choses bien plus graves dans la vie que d’être en retard.

… Comme être coincé dans une autre dimension qu’on ne connaissait pas du tout, par exemple…

Le démon serra les lèvres. Elle ne pouvait pas comprendre bien sûr… Quel genre d’humain comprendrait qu’il s’agissait d’un sort de magie noire juste en le voyant plié de douleur.

– Ça… Ne passera pas aussi facilement… Je dois rentrer…

Il respira toute fois « un grand coup » avant d’essayer de se relever à nouveau, sentant l’entrave diminuer. Il avait dix minutes avant qu’elle ne revienne, encore plus forte… Et vingt avant de ne plus pouvoir bouger du tout.

– Merci pour votre aide.

Ce n’était pas parce qu’on était une créature démoniaque en état de faiblesse qu’il fallait en oublier la politesse élémentaire. A vrai dire, si ça revenait aux oreilles de ses maîtres, un oubli de savoir-vivre serait puni encore plus sévèrement qu’un retard.

Mélusine haussa les épaules.

– Il y a pas de quoi.

Elle hésita.

– Je vais vous raccompagner, vous m’avez l’air vraiment mal en point.

De toute façon, elle n’avait que ça à faire pour le moment et n’avait pas très envie de retourner au moment où elle serait de nouveau seule à paniquer en se demandant quoi faire. Le démon voulut décliner poliment mais songea à la distance jusque chez lui… Il n’aurait jamais le temps de la faire seul sans courir et donc sans attirer l’attention sur lui. Jouant le tout pour le tout, il leva la tête vers elle, dévoilant son teint bronzé, ses yeux rouges et quelques mèches de cheveux argentés. De sa réaction dépendrait sa fuite ou non, quitte à être cueilli un peu plus loin par d’autres personnes et possiblement mis aux arrêts.

– Si vous êtes sûre de vous… J’accepte votre offre.

Mélusine ne réagit absolument pas en voyant son visage. Elle se dit peut-être : « tiens, dans ce monde, les gens peuvent avoir les yeux rouges et les cheveux argent. Cool. » mais avait suffisamment voyagé pour se faire aux bizarreries.

– D’accord. C’est loin ?

Il se retint de soupirer de soulagement. Peut-être qu’il s’agissait d’une touriste ?

– Non… Le pays gris n’est qu’à une quinzaine de minutes de marche vive. Il se trouve hors de la ville, par-delà le cimetière.

Il acheva de se redresser, ou presque, une douleur persistante l’obligeant à courber légèrement le dos.

Le pays gris ? Aucune idée de quoi il parlait. Mais il connaissait le chemin au moins.

– D’accord, ne perdons pas de temps alors. Je vous suis.

Elle resta près de lui pour le rattraper, au cas où il s’effondrerait de nouveau. La jeune femme resta silencieuse un petit moment, observant les endroits où ils passaient, puis finalement, demanda :

– Vous stressez toujours autant pour vos rendez-vous ?

– Pas vraiment.

Souffla l’homme qui comptait les minutes. Ils étaient au niveau du cimetière. Plus que dix minutes de marches, environ quatorze dans son état… Mais sans doute plus car, dans moins d’une centaine de secondes, la douleur allait revenir.

– Il faut surtout que je rentre avant que mon Maître ne vienne me chercher…

Se rendant compte de ce qu’il venait de dire, il reprit.

– Vous n’êtes pas d’ici, je me trompe ?

Son maître ? Mélusine haussa un sourcil, surprise par ses dires. Chose qui visiblement ne lui échappa pas puisqu’il avait compris qu’elle n’était pas du coin.

– Non, vous avez raison. Je viens de… loin.

Elle haussa les épaules.

– Je suis juste une touriste.

L’avantage était qu’il y avait toujours des touristes. Et qu’elle pouvait toujours dire qu’on lui avait volé toutes ses affaires pour justifier son état actuel.

– C’est grave si votre… maître… vient vous chercher ?

Elle tentait de deviner ce que ce type de relation impliquait. L’esclavage existait-il dans ce monde ? Dans ce cas, risquait-elle de se faire attraper et vendre au marché noir si elle se retrouvait en position de faiblesse ? Le démon préféra répondre honnêtement.

– Oui, c’est grave. Car je l’aurais déçu…

Rien ne vint après, à part un cri étouffé alors que ses jambes se dérobaient sous lui. Dire qu’ils voyaient l’arche d’ici. Ils étaient si proches… La respiration courte, il tenta de se calmer. C’était le dernier avertissement. Il écarquilla les yeux, espérant ne rien avoir cassé dans le sac en tombant. Mélusine tenta de le soutenir tant bien que mal, mais elle était plus petite, pas très forte, et en talons aiguilles. Un combo qui la désavantageait dans ce cas précis. Soufflant sous l’effort, elle demanda :

– C’est encore loin ?

– N… Non…

Articula le démon, se redressant difficilement.

– On… Voit la porte d’ici…

Bien qu’il fasse allusion à l’arche, la maison la plus proche était une ruine de manoir à quelques dizaines de mètres derrière celle-ci. Il se remit à marcher, bien obligé de s’appuyer sur elle, même s’il tentait de le faire le moins possible. Mélusine avança difficilement mais avança tout de même, motivée par la proximité de leur objectif. Elle passa l’arche et continua jusqu’à la porte de la maison où elle poussa un long soupir de soulagement.

Elle était si concentrée sur cette porte qu’elle ne vit qu’une fois devant que l’environnement avait changé. La ville avait comme disparu, une forêt avait pris place à côté de l’arche et le manoir semblait impeccablement entretenu à présent ! Mais… Tout était gris. En nuances de gris, de noir et de blanc à quelques rares endroits. Le démon voulut la remercier quand de forts aboiements, juste derrière la porte, se firent entendre, le faisant sursauter. Tout en reprenant son souffle, Mélusine observa le décor. Ok. Donc il y avait de la magie dans ce monde. C’était noté. Maintenant, restait à savoir où elle se trouvait. Et comment en sortir. Le démon, lui, voulut la remercier quand de forts aboiements, juste derrière la porte, se firent entendre, les faisant sursauter tous les deux.

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